Ca y est. Nous sommes le 7 novembre. Le livre qui va obtenir le prix Goncourt va être dévoilé. Présente-t-on encore ce prix ? Oui, parce qu’il faut bien apprendre son importance un jour et satisfaire les esprits curieux.
Le prix Goncourt est un prix qui récompense un livre, chaque année. Pour l’anecdote, l’annonce du lauréat et la remise du prix se font au restaurant Drouant, à Paris. C’est une tradition, depuis 1903. Cela s’explique simplement : les membres de l’académie Goncourt se réunissent chaque mois au restaurant, depuis cette période, pour discuter de l’actualité littéraire et pour élire un lauréat, parmi une liste de livres qu’ils ont préalablement établie et raccourcie au fil des mois.
Avec le Goncourt, c’est un chèque de 10 euros qui est remis. Evidemment, c’est le détail amusant de l’histoire. Parce qu’avoir le Goncourt, c’est d’abord une promesse de reconnaissance dans le milieu littéraire, mais aussi populaire. Nombreux sont les lecteurs qui achètent et offrent le Goncourt chaque année. En moyenne, un «Goncourt» se vend à 400 000 exemplaires. C’est colossal. Vous imaginez la visibilité, vous imaginez aussi l’apport financier, qui se répercute sur les livres qui sortiront ensuite. Bref, je n’aime pas tous les prix Goncourt, mais je sais que je n’y échapperai pas. Il sera en tête de gondole des supermarchés, dans les vitrines des libraires et sur mon feed instagram. Voilà ce qu’est le Goncourt. Une promesse.
« Veiller sur elle »
Ce 7 novembre, je n’attends pas que l’information vienne à moi. Je scrolle et actualise mon fil Twitter frénétiquement. Parce que dans la dernière sélection du Goncourt, il y a LE livre. Celui qui m’a fait vibrer, celui qui m’a fait trembler de beauté, celui qui m’a offert un véritable moment de Grâce. Et ce livre, c’est « Veiller sur elle », de Jean-Baptiste Andrea.
J’ai découvert cet auteur il y a deux ans, à la sortie de « Des Diables et Des Saints ». J’ai obtenu ce livre par l’intermédiaire de L’Iconoclaste. Une maison d’édition que j’adore, car je trouve qu’elle est pleine d’audace, toujours à la recherche et d’une qualité littéraire et d’une véritable proposition novatrice, à travers la mise en avant de voix nouvelles et singulières. La maison a aussi la chance d’avoir Alice dans ses rangs, qui s’occupe du lien avec les influenceurs et qui parvient à nous faire sentir considérés et pas utilisés. Et parole de blogueuse, c’est encore bien trop rare.
A l’été dernier, je vais à la présentation de la rentrée littéraire. J’y vais chaque année. Je ressens un lien particulier avec cette maison et ne la manquerai donc pour rien au monde. Les trois auteurs des trois livres présentés sont là. Ils évoquent leur texte. C’est au tour de Jean-Baptiste Andrea. Il a inscrit son histoire en Italie, il y a ses racines, ben oui, « Andrea ». Il raconte que ses livres ne sont finalement que le résultat d’un amour inavoué qui date de son enfance.
Cela amuse. Cela me trouble. Ca n’a l’air de rien, mais à travers ces mots, j’entends les non-dits et les remords que l’on porte avec soi, et toute l’énergie déployée pour les compenser.
Une lecture dans le train
Quelques jours plus tard, je pars en vacances avec mes parents, deux frères et une soeur de coeur. Pour ne pas porter le remord de ne pas en avoir assez profiter. Dans ma valise à roulettes, entre deux T-shirts, un short et une brosse à dents, il y a une pile de livres. Dont Veiller sur elle. Je le découvre dans le train du retour. Le livre est gros, près de 600 pages et j’ai 7 heures de trajet devant moi. Je l’ai gardé pour ça.
Je me souviens du paysage qui défile. Je me souviens des sièges orange et bleus, dont la couleur ne semble jamais faiblir, malgré les années et les rayons du soleil. Je me souviens de la poussière qui s’échappe quand on les tapote, avant de retomber. Elle ne s’échappera, pas cette fois.
Je me souviens d’un coup de coeur. De ma gorge nouée devant le livre qui m’apparait au fil des heures comme un trésor. Je lis beaucoup. Des tonnes et des tonnes de livres. Mais découvrir au fil des mots un texte, qui me transporte, qui m’émeut, qui illustre la Beauté, cela ne m’arrive pas souvent. J’ai trente ans et je peux compter ces moments sur les doigts d’une main. Alors, quand le sentiment naît, on a d’abord du mal à le reconnaître, puis du mal à y croire. Il pourrait s’écrouler. Il suffirait d’un mot, d’une phrase qui ne soit pas juste, qui ne colle pas. C’est un équilibriste qui avance sur un fil. C’est un château de cartes que la brise caresse.
Je n’ose d’abord pas troubler cette magie avec une chronique. J’ai l’impression que les mots si banaux que je peine pourtant à trouver vont souiller cette expérience. Je publie un premier post pour explique que j’ai lu Veiller sur elle, mais que j’ai besoin de temps pour en parler.
L’auteur m’envoie un message. Je suis émue. Mon cerveau continue ses lancers de lasso. Il faut croire qu’il a fait de son mieux. J’ai trouvé de quoi écrire une chronique sans avoir l’impression de trop trahir ce que je ressens. Je tire à moi le nuage d’émotions qui flotte au-dessus de mon vocabulaire.
Sélectionné pour le Goncourt
Quelques semaines plus tard, je vois la première liste du Goncourt. Veiller sur elle y figure. Je suis contente. Je me dis que ce prix va bénéficier d’un peu de visibilité. J’espère qu’il sera dans la seconde liste sans y croire, car j’ai cette impression que le Goncourt aime les livres, disons différents. Plus élitistes, moins accessibles.
Il est dans la seconde liste.
Il est dans la troisième et dernière liste. Il est l’un des quatre. L’espoir creuse un sillon plus profond. Et si ? Et bien, cet auteur aurait tout ce que promet le Goncourt.
Alors, ce 7 novembre, dès midi, j’actualise. Vers 12h45, je vois un tweet. « Andrea. Goncourt ». Deux mots. Pendant la seconde qu’il me faut pour réaliser, j’actualise encore. Et là, je vois les tweets déferler. Il l’a eu.
J’étouffe un cri. De surprise et de joie. Je suis au bureau. J’ai comme un sentiment de plénitude. Je suis heureuse pour cet auteur, je suis heureuse pour cette maison d’édition, je suis heureuse pour ce texte et je suis heureuse pour tous ces lecteurs qui vont avoir la chance de le découvrir.
Un prix et du champagne
J’envoie un mail à l’auteur et un à la maison. Alice me répond avec un carton d’invitation. Rendez-vous ce soir. Pour célébrer. Ma cheffe me libère plus tôt, ravie de cet enthousiasme que je lui partage. Train, métro. Je réponds à des messages qui se réjouissent de ma joie. Je sais que cela peut sembler bête. Je n’ai pas travaillé sur le livre, je l’ai encore moins écrit. Mais, je suis heureuse, c’est ainsi. Et je n’ai que des messages de personnes qui se réjouissent de ma joie, tout simplement.
J’arrive à la maison d’édition. Tout le monde semble flotter sur un nuage de vapeur de champagne auquel se mêle la satisfaction du travail bien fait et une joie pure, simple. Enivrés. Je trinque avec des copines bookstagrameuses à la longue vie du livre. Mais je savoure ce sentiment, consciente que je ne le connaîtrai sans doute qu’une fois. Lire un livre qui fait cet effet, c’est rare. Le voir couronné du Goncourt, ça l’est encore plus. Être invité à faire la fête avec ceux qui ont porté le livre, c’est exceptionnel. Je ne croiserai pas l’auteur, j’ai un train qui m’attend. Cela n’entache rien à ma soirée. Il aura bien assez de félicitations.
Je bois une dernière coupe. Je fête en même temps la dernière soirée de ma vingtaine. Le lendemain, j’ai 30 ans. Et j’échange un souhait contre la gratitude d’avoir vécu ce moment.
[…] livre, je vous en ai parlé, reparlé et rereparlé. Vous le savez sans doute, il est mon top 10 de l’année, et j’écris ces mots sans […]
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[…] mal pour ma der’ de la vingtaine. Doux euphémisme pour qualifier cette soirée de rêve : j’ai trinqué au Goncourt d’un livre qui est devenu l’un de mes préférés. Je vous en ai déjà rebattu les oreilles plus d’une […]
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